Pour rien.
Elle court. Où?
A sa perte, dans des bras inconnus, dans les bras de Morphée, dans les bras de morphine? Elle n'en sait pas plus que vous, vous savez. Tout ce qu'elle sait, c'est qu'elle court, sans jamais bouger.
Pour rien.
C'est un rituel quotidien.
C'est le rush de l'après-midi, du matin, du temps qui passe. Il faut bien cela pour tenir : quelques sourires, deux-trois masques échangés - et hop ! - la voilà repartie. Sur le comptoir de ses songes, quelques gélules qui trainent encore, mal rangées, comme elle. Elle court.
Pour rien.
Il ne vaudrait pas qu'elle se perde, et c'est pourtant son art. Elle a perdu sa boussole, son vegvisir, elle a laissé tomber ses bras contre son corps, le coude douloureux de tant d'injections ratées.
Quel dommage que le manque la fasse trembler.
Mais elle court, quand même. Comme ça, pour rien, en changeant de bras, peu importe la danse, elle s'offre à tout le monde. Elle préfère oublier qu'elle vit : ça lui permet de s'écarter un instant de la réalité, ces petits moments douloureux où elle se lave le visage et voit apparaître la première ride qui déforme sa figure de parfaite gravure de mode.
Elle court. Pour rien. Pour tout.
Elle ne veut pas s'en inquiéter, de toute manière, qui la croirait? Elle est encore belle - pour un instant seulement. Elle a de l'argent, vit sa vie à fond, même si elle ne sait plus très bien si elle vit encore ou si elle s'agite dans le vide, sans trop savoir quoi faire.
Et finalement, tout ce qu'elle sait, c'est que de bras en bras, de gélule en gélule, d'injection en injection, c'est qu'elle court vers le même point, le même but, le même lieu, et que, finalement, là-bas, peut-être trouvera-t-elle un peu de calme et de repos...



